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Chacun sa Chimère

Dans ‘Chacun sa Chimère’, extrait du recueil ‘Le Spleen de Paris’, Charles Baudelaire décrit avec maestria la condition humaine à travers l’image métaphorique de chimères pesantes que portent des hommes en marche. Écrit en 1869, ce poème illustre les luttes internes des individus face à leurs illusions et leur quête d’un sens malgré l’indifférence ambiante. Un incontournable pour quiconque s’intéresse à la profondeur de la poésie française.
Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses
deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers
espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.
Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient
quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il
la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du
ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à
espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe
à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement
accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
Extrait de:
Le Spleen de Paris (1869)
Ce poème de Baudelaire nous encourage à réfléchir sur nos propres chimères et la manière dont elles façonnent notre existence. N’hésitez pas à explorer davantage ses œuvres pour découvrir toute la richesse de sa vision poétique.
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