L’Éternel Écho des Marées Maudites
Sur un rocher que la vague en démence
Ronge depuis l’aube des premiers sanglots,
Un jeune homme au regard de mélancolie intense
Fixait l’horizon où dansent les fantômes des flots.
Ses doigts tremblants, pâles comme les lys froissés,
Étreignaient un parchemin souillé de brume et d’âge,
Lettre jaunie où les mots s’étaient effacés,
Mais dont chaque syllabe était un naufrage.
La mer hurlait son antique désespoir,
Souffle salé déchirant les nuages bas,
Et lui, poète maudit, n’avait pour miroir
Que l’écume vorace et les récifs ingrats.
Son cœur, autrefois calice de rêves purs,
Battait au rythme des marées funèbres,
Tandis qu’en lui grondaient les injures obscures
D’un destin scellé dans le cristal des ténèbres.
« Ô toi qui liras ces lignes fugitives,
Ne cherche point mon nom dans l’oubli des tombeaux :
Je suis l’ombre qui erre où les algues plaintives
Chantent l’hymne des amours ensevelis sous les eaux.
J’ai aimé d’un feu que le temps corrode,
J’ai sculpté des vers dans la chair des nuits,
Mais les cieux m’ont jeté leur implacable anathème,
Faisant de chaque strophe un adieu inoui.
Souviens-toi seulement du soir où la tempête,
Déployant son manteau de fureur et d’effroi,
M’arracha à l’étreinte de celle qui fut muette
Quand les flots ont englouti son dernier espoir.
Elle restait debout, statue au front d’albâtre,
Ses cheveux noirs mêlés aux rafales du couchant,
Et dans ses yeux brûlait la lueur d’un astre
Que la nuit dévorait déjà, lentement.
Je partis, lâche, fuyant son silence,
Croyant échapper au verdict des saisons,
Mais chaque grain de sable, chaque vague en balance,
Portait l’écho de ses impossibles chansons.
Les années ont rouillé les chaînes de ma mémoire,
Et pourtant, là-bas, dans le creux des falaises,
Je vois danser son ombre, spectre sans gloire,
Liée à mon âme par d’invisibles geôles.
Cette lettre, écrite avec l’encre des veuves,
Devait lui parvenir quand se lèverait l’aurore ;
Mais le vent s’engouffra dans les plis de mes épreuves,
Emportant vers l’abîme ce qui restait à éclore.
Aujourd’hui, vieilli par les pleurs de la lune,
Je tends vers les courants ce message imparfait :
Qu’il soit, pour les damnés des profondeurs brunes,
Le sceau d’un amour que nul n’a jamais su taire. »
L’océan, tel un dogue aux crocs de nacre pure,
Se jeta sur le roc où tremblait l’insensé,
Et quand se dissipa la bruine éphémère,
Il ne resta du fou qu’un livre défoncé.
Les pages, mangées par le sel et l’ennui,
Racontaient en soupirs une romance perdue,
Tandis que sur la grève, une femme à la nuit
Cherchait encore une empreinte dans l’étendue.
Des siècles ont passé. Les varechs complices
Gardent le secret des cœurs ensevelis,
Et parfois, dit-on, quand la mer se rend justice,
On entend gémir deux voix ensevelies :
L’une égrène des vers que le temps a moqués,
L’autre répond en notes de cristal brisé,
Tandis qu’une bouteille aux flancs rongés d’éclaboussures
S’échoue, intacte, portant un « Je t’aime » délavé.
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