Le Chevalier des Ombres
S’avance un chevalier dont l’âme est sans rivale,
Mais le poids d’un serment perdu dans les arènes
Étouffe son orgueil sous les plis de son pale.
Son armure, jadis éclatante de gloire,
Rougît des pleurs du temps et des brumes nocturnes ;
Il traîne un regard fixe où luit un reste d’histoire,
Comme un feu follet pris au piège des citernes.
La forêt, ce linceul tissé d’ombres mouvantes,
Murmure à son heaume des secrets sans réponse.
Les branches, doigts crochus, déchirent ses guimpes lentes,
Tandis que les corbeaux, en leur dialecte ronce,
Prédisent l’inéluctable effondrement des mondes
À cet homme qui marche, aveugle à leur clameur.
Son épée, orpheline en son fourreau qui gronde,
Sait qu’elle ne mordra plus les chairs de la peur.
Il cherche en vain la trace d’un amour évanoui,
Une voix qui jadis fleurissait son visage.
« Je reviendrai », avait-il juré sous les nuits d’août,
Mais le destin moqueur dévora son hommage.
La dame aux cheveux d’astre, en sa tour de silence,
Attendit jusqu’à ce que ses larmes tarissent,
Jusqu’à ce que son cœur, cristal pur qui s’efface,
Se brise en mille éclats que les vents engloutissent.
Le chevalier, depuis, erre en quête d’absolution,
Portant comme un cilice le remords qui le ronge.
Les fantômes du passé, en sinistre procession,
Lui tendent des miroirs où sa faute se prolonge.
« Regarde ! » disent-ils d’un souffle de cyprès,
« Vois ton honneur fané, ta loyauté déserte !
Tu promis le retour, mais tu offris la paix
À ceux dont les drapeaux souillaient ta propre perte. »
Il traverse un vallon où murmurent les sources,
Eaux froides qui jadis lavaient ses plaies secrètes.
Là, chaque goutte chante une strophe de course
Vers un repos lointain que son âme regrette.
Soudain, dans la clarté lunaire qui s’étire,
Une forme se dresse, spectral et diaphane :
C’est elle, ou son ombre, vêtue de satin pire,
Dont les yeux ne sont plus que deux braises profanes.
« Toi que j’aimai plus fort que les aurores claires,
Pourquoi as-tu laissé pourrir notre alphabet ?
J’ai compté les saisons, les étoiles sévères,
Et mon sang s’est tari dans l’attente muette.
Tu avais dit : “Printemps”, et l’hiver m’a saisie,
Tu avais dit : “Lumière”, et j’ai bu les ténèbres.
Mon corps n’est qu’un débris de mélancolie,
Une feuille morte aux mains des vents funèbres. »
Le chevalier se jette à genoux, les mains vides,
Cherchant en vain les mots qui pourraient l’absoudre.
« Pardonne ! Je fus pris dans les guerres stupides,
Mon cœur resta captif des devoirs qui le foudrent.
Mais chaque battement clamait ton nom sublime,
Chaque coup porté vibrait de notre tendresse…
— Tais-toi ! » crie l’esprit, « Le temps est un abîme
Où s’effacent les vœux nés de notre faiblesse. »
Elle disparaît alors, laissant derrière elle
Un froid plus mordant que les lames d’acier.
Le chevalier, transi, sent renaître son zèle :
Il gravit les rochers, défie le glacier,
Affronte les démons tapis dans les ravines,
Terrasse un loup géant aux crocs pleins de venins,
Mais chaque victoire altère un peu ses racines,
Car l’absence est un mal qui corrompt les destins.
Enfin, il trouve l’antre où la sorcière immonde,
Celle qui tissa jadis les fils de sa chute,
Déchiffre dans les os les mensonges du monde.
« Vieille, rends-moi ce brasier que ton art révolte !
Rends-moi son sourire avant que ne tombe le rideau !
— Insensé ! » rit la vieille, « Aucune potion,
Aucune incantation ne ressuscite l’eau
Qu’a bue la terre avide après des ans de soif.
Va ! Cours vers ton néant, ombre parmi les ombres,
Ton amour n’est plus rien qu’un rêve évaporé.
La promesse brisée est un feu qui décombres
L’espoir, et le transforme en cendre et en marbre.
Sache que ton martyr ne sert qu’à divertir
Les dieux cruels qui rient de nos vaines querelles.
Ton âme errera ici, sans pouvoir repartir,
Liée à ces bois maudits par des chaînes éternelles. »
Le chevalier, frappé par l’arrêt implacable,
S’écroule au pied d’un chêne aux racines de fer.
La nuit tombe, tissant un linceul indomptable,
Et la forêt entonne son hymne de l’hiver.
Peu à peu, son armure se change en poussière,
Sa chair se fige en marbre veiné de tristesse,
Ses yeux d’or se couvrent d’un volet de prière,
Tandis que son esprit se dissout en détresse.
Et désormais, lorsque la lune argente les branches,
On peut voir une statue au regard de tourment,
Qui pleure des ruisseaux de mélancolie blanche
Et murmure des vers à l’amour déchu, dormant.
Les voyageurs égarés, saisis par l’angoisse,
Entendent son sanglot rouler entre les pierres :
« J’ai aimé, j’ai trahi, je meurs chaque fois
Qu’une promesse vole au vent des cimetières. »
Ainsi finit l’épopée du guerrier sans gloire,
Condamné par son cœur à l’exil éternel.
La forêt, en écho, répète son histoire,
Mêlant le chant des morts au soupir du ciel.
Et si vous passez près des hêtres solennels,
N’écoutez pas trop fort les voix qui se lamentent :
C’est la plainte d’un homme enfermé dans son miel,
Dont l’âme, pour jamais, dans les ténèbres chante.
« `