Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j’Ă©tais maussade avec toi, c’est une plaisanterie oĂą je me suis entĂŞtĂ©, je m’en repens plus
qu’on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oubliĂ©. Quel malheur que tu aies cru Ă cette plaisanterie. VoilĂ deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher
ami. Rien n’est perdu. Tu n’as qu’Ă refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment ! Ah ! je t’en supplie. C’est ton bien, d’ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes
tes affaires. J’espère que tu sais bien Ă prĂ©sent qu’il n’y avait rien de vrai dans notre discussion. L’affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau,
pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vĂ©cu deux ans ensemble pour arriver Ă cette heure-lĂ ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j’aille te trouver
oĂą tu es ?
Oui c’est moi qui ai eu tort.
Oh tu ne m’oublieras pas, dis ?
Non tu ne peux pas m’oublier.
Moi je t’ai toujours lĂ .
Dis, répons à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?
Sois courageux. RĂ©ponds-moi vite.
Je ne puis rester ici plus longtemps.
N’Ă©coute que ton bon cĹ“ur. Vite, dis si je dois te rejoindre. Ă€ toi toute la vie.
RIMBAUD
Vite, rĂ©ponds, je ne puis rester ici plus tard que lundi soir. Je n’ai pas encore un penny, je ne puis mettre ça Ă la poste. J’ai confiĂ© Ă Vermersch tes livres et tes
manuscrits.
Si je ne dois plus te revoir, je m’engagerai dans la marine ou l’armĂ©e.
Ă” reviens, Ă toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j’irai, dis-le moi, tĂ©lĂ©graphie-moi — Il faut que je parte lundi soir, oĂą vas-tu, que veux-tu
faire ?
Cher ami, j’ai ta lettre datĂ©e « En mer ». Tu as tort, cette fois, et très tort. D’abord rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas ou viendra dans trois mois,
trois ans, que sais-je ? Quant Ă claquer, je te connais. Tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort, te dĂ©mener, errer, ennuyer des gens. Quoi, toi, tu n’as pas encore reconnu que
les colères Ă©taient aussi fausses d’un cĂ´tĂ© que de l’autre ! Mais c’est toi qui aurais les derniers torts, puisque, mĂŞme après que je t’ai rappelĂ©, tu as
persistĂ© dans tes faux sentiments]. Crois-tu que ta vie sera plus agrĂ©able avec d’autres que moi : RĂ©flĂ©chis-y ! — Ah ! certes non ! —
Avec moi seul tu peux ĂŞtre libre, et, puisque je te jure d’ĂŞtre très gentil Ă l’avenir, que je dĂ©plore toute ma part de torts, que j’ai enfin l’esprit net, que je
t’aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de longues annĂ©es par la perte de toute libertĂ©, et des ennuis plus atroces
peut-être que tous ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
Quant Ă moi, je ne rentre pas chez ma mère. Je vais Ă Paris, je tâcherai d’ĂŞtre parti lundi soir. Tu m’auras forcĂ© Ă vendre tous tes habits, je ne puis faire
autrement. Ils ne sont pas encore vendus : ce n’est que lundi matin qu’on me les emporterait. Si tu veux m’adresser des lettres Ă Paris, envoie Ă L. Forain, 289, rue St-Jacques, pour
A. Rimbaud. Il saura mon adresse.
Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en l’Ă©crivant, — je n’Ă©crirai jamais.
Le seul vrai mot, c’est : reviens, je veux ĂŞtre avec toi, je t’aime. Si tu Ă©coutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère.
Autrement, je te plains.
Mais je t’aime, je t’embrasse et nous nous reverrons.
RIMBAUD
8 Great Collefge] etc. jusqu’Ă lundi soir, ou mardi Ă midi, si tu m’appelles.