Les Cendres de l’Aurore
Écorchant le silence des pierres oubliées,
Là où le château, spectre aux arches inégalées,
Étendait ses bras froids sur la lande natale.
Il revenait de l’ombre, enfant de la mitraille,
Portant dans ses prunelles l’écho des canons,
Son uniforme usé par les saisons,
Cadavre ambulant que la gloire éventraille.
Le crépuscule ourlait les tours en ruine,
Déposant sur les vitraux brisés un fard d’antan,
Quand soudain, entre les colonnes de l’attente,
Une forme dansa, légère et devine.
C’était elle, fantôme aux cheveux d’ambre clair,
Fluide comme un soupir dans la nef délabrée,
Ses doigts effleurant l’air où vibrait la contrée,
Gardienne des songes que la guerre fit taire.
« Soldat, que cherches-tu dans ces murs qui tremblent ?
L’éternité s’est enfuie avec les rires d’or.
Ne vois-tu pas que les miroirs sont morts,
Et que les escaliers ne mènent plus qu’à des cendres ? »
Sa voix était un chant de source ensevelie,
Un frisson dans les plis du temps suspendu.
Il crut voir, sous les rubans du ciel tordu,
Les reflets d’un visage que la mémoire supplie.
« J’ai marché cent hivers pour trouver un abri,
Mais les obus avaient dévoré mes racines.
Je cherche un nom, une lueur qui devine
Ce qui reste d’humain dans un corps meurtri. »
Elle glissa vers lui, drapée de brume fine,
Ses yeux deux lacs noirs où se noyaient les étoiles.
« Je fus reine ici, quand les drapeaux étaient voiles,
Mais le siècle a rougi mes mains innocentes.
Ils m’ont appelée Espérance, puis Débâcle,
Car j’ai vu s’effondrer les amants et les rois.
Mes lettres d’amour sont parties en fumée trois fois,
Et mes fenêtres pleurent des larmes de cracklé. »
Il tendit une main vers cette ombre qui tremble,
Mais ne saisit qu’un souffle aux parfums de lilas.
« Dis-moi ton secret, toi qui ne vieillis pas,
Comment survivre à ce qui nous ressemble ? »
La nuit tomba, tissant son linceul de brume,
Alors qu’au loin grondait un orage latent.
« Écoute, soldat, le destin est un serpent
Qui dévore ses propres aurores posthumes.
Je suis le dernier vers d’un poème perdu,
La note qui persiste après l’adieu des violons.
Ma beauté n’est qu’un leurre, un piège de velours,
Car je suis née du deuil des espoirs déçus. »
Dans la salle des portraits aux cadres mangés,
Ils marchèrent parmi les regards sans pupilles.
« Vois ces nobles réduits en cendre subtile,
Leurs couronnes ne sont plus que fer rouillé.
Moi aussi j’ai cru que l’amour était forteresse,
Mais le canon brise les portes des serments.
Reste avec moi, égaré des bataillons sanglants,
Nous danserons sur les débris de nos faiblesses. »
Il voulut résister, mais son cœur écorché
Battait au rythme étrange des cloches fêlées.
Elle prit son bras, l’entraîna dans la vallée
Où les roses avaient poussé dans les tranchées.
« Regarde, soldat, ces pétales de braise,
Chaque fleur est un homme qui n’est pas revenu.
Je les ai plantées avec mes larmes devenues
La pluie qui lave les cicatrices mauves. »
Il tomba à genoux, serrant une corolle,
Épiant en son sein un visage défunt.
« Est-ce toi qui murmures quand le vent commun
Traverse les couloirs de ma mémoire folle ? »
Elle se pencha, mélancolique et lasse,
Posant sur son front un baiser de néant.
« Non, je ne suis que l’écho du temps,
Le mirage d’un bonheur qui jamais ne passe.
Pars, soldat, fuis ces murs qui te consument,
Je ne suis qu’une flamme dans le miroir obscur.
Ton espoir est un feu trop pur
Pour cette ruine où même les fantômes s’enrhument. »
Mais lui, ivre de grâce et de réminiscence,
S’accrocha au reflet qui fondait dans ses mains.
« Prends mon âme, prends ces lambeaux humains,
Fais de moi un vers au chant de ta romance. »
L’aube pointait ses doigts pâles sur les tourelles
Quand il comprit soudain le prix de son vœu.
Elle n’était déjà plus qu’un souffle vaporeux,
Un sanglot dans les plis de l’aube éternelle.
Le château s’éteignit, pierre après pierre,
Avalé par les herbes et le lichen vorace.
Il resta seul, debout dans l’espace,
Avec pour tout trésor une rose de guerre.
Au loin, les clairons sonnaient la revanche,
Mais lui, sourd à l’appel des tambours vains,
Enterra la fleur où battait son destin,
Et marcha vers la nuit sans plus de revanche.
La légende dit qu’on entend, les soirs d’orage,
Deux voix mêlées au chœur des murs éboulés :
L’une pleure les amours démantelés,
L’autre chante l’espoir, ultime otage.
Mais le vent emporte leurs mots à la terre,
Et le château n’est plus qu’un nom dans les livres,
Où chaque automne, les feuilles de givre
Écrivent en secret l’hymne du solitaire.
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