Le Chant des Épines Éternelles
S’élève un murmure, écho d’une souffrance.
Sous les branchages tordus en gestes de prière,
Marche un jeune poète dont l’âme est prisonnière.
Ses pas foulent les lys noirs nés de l’oubli,
Ses vers, jadis d’or, en cendres ont pâli.
Un sort cruel scella ses lèvres inspirées,
Et le condamna aux ténèbres éplorées.
Il porte en sa poitrine un cœur de cristal,
Fêlé par les ronces du destin fatal.
Son amour, ange pâle aux ailes mensongères,
Gît entre vie et mort sous des nuits étrangères.
« Ô toi qui fis chanter mon sang et mes aveux,
Je braverai l’enfer pour rompre tes aveux ! »
Tel un luth brisé, sa voix tremble et s’élance,
Vers l’antre où se tapit l’ombre de la Souffrance.
La forêt se referme en un soupir de brume,
Les feuilles susurrent des noms que l’air exhume.
Il avance, guidé par les lueurs fantômes,
Dans ce labyrinthe hanté de sylves et d’aumônes.
Soudain, une clairière où la lune se noie,
Cerne un lac d’argent dont les flots le renvoient.
Là, se dresse un autel de pierres millénaires,
Gardé par les regards de cent statues sévères.
« Viens, enfant de douleur, » tonne une voix sans corps,
« Ici se scellent les pactes des remords.
Offre-moi ton encre, tes rêves, ton haleine,
Et je rendrai la vie à ton amour sans chaîne. »
Le poète, genou fléchi sur les graviers,
Saisit un stylet taillé dans le fusain des halliers.
« Prends mes mots, prends ma lyre, épargne son dernier souffle,
Que son cœur renaisse où le mien s’effondre et s’étouffe ! »
L’orage gronde alors, déchirant le silence,
Les statues pleurent des larmes de vengeance.
Le lac bouillonne, miroir des deuils anciens,
Et le poète écrit, de ses doigts qui saignent :
« Je te donne mes aubes, mes crépuscules gris,
Mes strophes inachevées, mes soleils trahis.
Mais qu’elle vive, ô Spectre, au-delà de ma nuit,
Et que son rire efface l’écho de mon ennui ! »
Un éclair fend les cieux en un cri déchirant,
L’autel s’embrase d’un feu bleu et mourant.
Le jeune homme s’effrite en poussière d’étoiles,
Tandis qu’au loin renaît le chant d’un rossignol.
Son aimée, là-bas, s’éveille en un soupir,
Ignorant l’astre éteint qui veille à son désir.
Elle erre, cherchant la main qui l’a sauvée,
Mais ne trouve qu’un luth sans cordes dans la rosée.
La forêt désormais chante une élégie sombre,
Où les arbres penchés redisent son nom sombre.
Chaque brise qui passe à travers les rameaux,
Murmure l’ultime sonnet du poète en lambeaux.
Et chaque nuit d’automne, lorsque la brume est reine,
On voit deux ombres danser au bord de la fontaine :
L’une, légère, effleure les eaux du destin,
L’autre, silencieuse, se consume en secret.
Plus jamais on n’entendit la lyre maudite,
Mais parfois, au matin, sous la feuille interdite,
Apparaît un mot griffonné de sang et de fiel :
« L’espoir n’est qu’un leurre offert par le ciel. »
Ainsi repose, sous les ifs et les ronces,
L’amour qui vainquit la mort… mais tua l’espoir en son nonce.
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