L’Âme Oubliée des Pierres Éternelles
Un temple dort sous les larmes des nuées.
Ses colonnes, squelettes de marbre lassé,
Portent le deuil des prières évaporées.
Dans l’âtre froid où murmurent les ombres,
Une présence erre, fluide, sans contours,
Frôlant les murs imbibés de siècles sombres,
Âme enchaînée aux regrets des anciens jours.
Elle se souvient des chants et des louanges,
Des mains jointes, des encensoirs dansants,
Mais son nom gît sous les gravats étranges,
Effacé par les ans, les ans, les ans…
Un matin pâle où l’aube hésitait encore,
Un voyageur franchit l’arc de pierre fissuré.
Son regard boit la nef aux vitraux sonores,
Cherchant quelque trésor longtemps espéré.
L’âme suspend son éternelle plainte,
Le suit d’un souffle à travers les dédales,
Tandis qu’au-dehors, la montagne étreinte
Se couvre d’or sous le soleil natal.
Il revient chaque aurore, ce curieux prince,
Déchiffrant les fresques aux couleurs mortes,
Ses doigts traçant les mots d’un pacte ancien
Que le vent moqueur disperse à la porte.
Un soir d’orage où les dieux se déchirent,
Il s’endort contre un pilier sculpté.
L’âme se penche, et sans oser le dire,
Tisse un rêve à son front ensommeillé.
Il voit soudain le temple en sa gloire première,
Les flambeaux d’or, les robes de lin pur,
Et dans la foule une jeune prêtresse fière
Dont les yeux sont deux lacs d’azur obscur.
Elle danse, et les astres suivent ses pas,
Ses cheveux noirs ruissellent de lumière.
Mais quand il tend les bras vers ce mirage las,
Tout s’évanouit… L’aube est meurtrière.
Dès lors, chaque nuit devient conspiration :
Elle lui livre par fragments son histoire,
Écrit en air les mots de sa passion,
Lui montrant des chemins de mémoire.
Il apprend sa vie brûlée en un instant,
Sacrifiée aux caprices du tonnerre,
Son corps réduit en cendre et néanmoins présent,
Gardienne d’un amour centenaire.
« Je fus celle qui aima sans retour
L’étranger venu des mers interdites,
Nos cœurs battaient au rythme des tambours,
Mais les dieux jaloux brisèrent nos vies. »
Le jeune homme écoute, le cœur transpercé,
Promet de briser le sort qui l’emprisonne.
Il cherche en vain l’urne où dort le passé,
Fouillant chaque pierre, chaque automne.
Un crépuscule où le ciel saigne ses plaies,
Il trouve enfin sous l’autel profané
Un vase noir où des cendres se taisent,
Scellé par un amour assassiné.
« Rendons-lui la liberté par ce geste ultime ! »
Crie-t-il en brisant l’argile maudite.
Mais le vent hurle, la terre se cambre,
Et l’âme pousse un cri qui déchire la vie.
Ses contours s’effilochent en fumée triste,
Les murs tremblent, les fresques s’éteignent.
« Non ! » gémit-elle, « Votre ardeur me tue,
Mon existence tenait à cette chaîne… »
L’homme éperdu tente en vain de saisir
Les particules d’or fuyant vers les nues.
Dans ses pailles ne reste qu’un souvenir :
Une larme où dansent deux âmes nues.
Le temple n’est plus qu’un champ de ruines,
Le vent y siffle un requiem amer.
L’amant pleure parmi les herbes folles,
Portant au cou l’urne vide de chair.
Par les nuits claires où la lune se penche,
On dit qu’un couple d’ombres y converse,
Mêlant leurs voix au chuchotis des branches,
Éternels prisonniers de l’univers.
Ainsi va le destin des cœurs trop vastes :
Leur feu brûle ce qu’il veut illuminer.
Les dieux riaient dans leur ciel de plastique
En forgeant l’amour pour le déchirer.
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