Le Chant du Cygne Maudit
Se dresse un temple ancien que le temps aiguise,
Ses frontons dévorés par les griffes du lierre,
Gardien des sorts obscurs et des larmes de pierre.
Un poète égaré, pâle enfant du tourment,
Franchit l’arche en pleurant son destin exécré.
Son souffle est un cristal que la douleur corrode,
Ses vers, nés dans la cendre, ont bu l’eau des marées.
Les dalles sous ses pas murmurent des présages,
L’écho des anciens chants, des serments sauvages.
Un frisson court parmi les colonnes spectrales
Quand surgit, diaphane, une forme fatale :
Une femme au regard de lune et de glaïeul,
Drapée dans les lambeaux d’un voile de tilleul.
« Toi qui portes l’encre au lieu de sang dans l’artère,
Je suis l’ombre des mots que ton cœur solitaire
A gravés dans la chair des nuits sans absolu…
Cherche-tu le pardon ou le verbe absolu ? »
Le jeune homme se trouble, il voit dans ses prunelles
Danser les feux follets des strophes éternelles.
« J’ai vendu ma lumière aux démons du soupçon,
Mes rimes sont un puits où se noie la raison.
J’implore un chant pur, un éclair de clémence,
Une syllabe d’or qui lave ma semence ! »
La vision se penche, effleure son front pâle :
« Ton vœu coûte le prix des larmes ancestrales.
Je t’offre la grandeur des astres effacés…
Mais ton nom s’envolera comme un cygne blessé. »
III
Ils errent dans la nef où gémissent les marbres,
L’air vibre d’un passé consumé dans les arbres.
Elle lui tend un livre aux parchemins glacés
Où chaque mot exsude un destin traversé.
« Signe d’un trait de feu qui brûlera ton âme,
Et tu seras pareil aux vents qui n’ont pas d’âme.
Ton verbe ensanglantera les cœurs éperdus,
Mais jamais un regard ne croisera le tien. »
Le poète, ébloui par la page qui flamboie,
Y plonge une main frêle où tremble une ombre de joie.
« Que m’importe les pleurs, les adieux, les sanglots,
Si je peux une fois toucher l’aube des mots ! »
L’encre fuse soudain en volutes amères,
L’enlaçant d’un suaire aux effluves de mer.
La femme rit, son rire est un cristal qui tombe :
« Tu n’es plus que le luth des ténèbres qui tombent. »
IV
Les ans ont déroulé leur cycle taciturnes,
Le temple dort toujours sous ses linceuls nocturnes.
Un soir, des vagabonds cherchent un abri vain,
Et trouvent un squelette étreignant un parchemin.
Ses doigts de jais serrent un stylet fantôme,
Son crâne est couronné de ronces en auréole.
Quand ils lisent les vers gravés sur son flanc nu,
La terre entière semble retenir son reflux.
« J’ai aimé les dédains, les souffles, les orbites,
J’ai sculpté mon linceul dans les larmes interdites.
Mon chant est un serpent lové dans le rocher…
Passant, n’écoute pas ce qu’il veut t’arracher. »
Le vent charrie au loin cette ultime antienne,
Tandis que meurt le jour dans les pleurs de Vénus.
Et chaque nuit d’automne, au seuil des destinées,
On entend sangloter une muse enchaînée.
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