Le Chevalier des Flots Brisés
Un homme à l’âme usée, aux rêves effrités,
Foule d’un pas lourd les débris de mémoire
Que la mer, en sa rage, arrache au fond des gloires.
Son armure, autrefois luisante comme un ciel,
Rougit sous les morsures du sel éternel.
Le vent mord ses cheveux, ces bannières de peine,
Et son cœur bat au rythme des viles sirènes.
Il contemple l’écume où dansent des reflets
D’un château de sable bâti par un décret :
Enfance, ô doux mirage aux couleurs de nacre fine,
Où l’aurore riait sur les jeux d’Antigone…
Là, parmi les roseaux et les cris des courlis,
Une ombre frêle émerge, et son sang se fige :
« Amélis… » murmure-t-il d’une voix de tempête,
Comme on évoque un mort dont on porte la dette.
***
C’était au temps où l’aube, en sa robe de lin,
Glissait sur les hameaux endormis de la plaine.
Le chevalier, enfant aux mains pleines de sable,
Coulait des jours légers sous les saules tremblants.
Amélis, fleur des prés que nul ne protégeait,
Partageait ses secrets et ses galets nacrés.
Ses yeux, deux lacs d’azur où se noyaient les songes,
Fixaient en lui des mondes que le sort prolonge.
« Vois, chevalier des flots, ce coquillage creux :
Il chante les amours des marins hasardeux.
Un jour, tu navigueras vers des terres lointaines,
Et je resterai là, spectre des grèves vaines… »
L’enfant serrait son poing autour du don fragile :
« Je jure par les flots, par l’écueil et l’argile,
De revenir un jour, drapé dans ma victoire,
Te sauver des hivers et de leur ombre noire ! »
***
Les ans ont déroulé leur toile de mensonges,
L’enfant devint soldat, le rêve – un horizon.
Amélis, chaque automne, au bord des vagues rousses,
Grava dans le basalte des prières douces.
Mais un soir de décembre où hurlait le nordet,
La mer, en se cabrant tel un fauve secret,
Engloutit les clameurs du village en détresse,
Et les cris d’Amélis… Nul ne connut l’adresse
Qui lie une âme pure aux abîmes salés.
Le chevalier, absent, guerroyait sur les grèves
D’un royaume lointain où les lauriers se sèvent.
Quand il revint, porté par les ailes du deuil,
Il ne trouva que pierres et silence en écueil.
Le phare où s’accoudait leur enfance ravie
Avait plié sous le poids des regrets de la vie.
***
Depuis, il erre, fantôme aux armures ternies,
Cherchant dans chaque lame un fragment d’agonie.
« Amélis, entends-tu ma plainte au cœur des flots ?
Je porte en moi l’étendard de nos vœux déchus.
La gloire n’est qu’un leurre, un miroir sans éclat,
Et tes cheveux d’écume hantent mes nuits sans trêve… »
Soudain, l’océan gronde, une forme se lève :
C’est elle, diaphane, en robe de marée,
Ses doigts de brume tendus vers sa destinée.
« Regarde, cher absent, l’onde où je fus changée :
Mon corps n’est plus que sel, mon souffle – vent sacré.
Tes serments ont creusé ma tombe liquide,
Et l’amour qui veillait dans nos cœurs interdits
Ne peut fleurir qu’au prix d’un adieu éternel… »
Le chevalier, fouetté par ce destin cruel,
S’élance dans les flots où la mort le convie :
« Prends-moi ! L’onde est moins froide que ma vie en exil ! »
***
La mer engloutit l’homme, armure et souvenirs,
Et sur le sable pâle où dorment les désirs,
On dit qu’aux soirs d’orage, quand le ciel se déchire,
Deux voix mêlent leurs chants aux plaintes du navire.
L’une pleure un amour qui ne put s’accomplir,
L’autre berce l’enfant qui ne sut pas grandir.
Et le flot, éternel scribe des tragédies,
Grave en lettres de sang leurs âmes ensevelies.
Ainsi va le destin, tisserand de douleurs,
Qui ourdit de ses doigts les plus sombres valeurs :
Il prend l’or des serments, le tisse en funérailles,
Et suspend nos espoirs aux crocs des écorchures.
Le chevalier dormait dans la paix des épaves,
Son cœur lourd de printemps et de mers insondables,
Tandis qu’au loin, riant sous les cieux érodés,
Dansaient les souvenirs… enfants assassinés.
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