Les Ombres de l’Enfance Perdue
Un homme, pâle errant, foulait l’arène sourde,
Portant comme fardeau les songes de son âme,
Et l’encre de ses pleurs qui dessinaient son drame.
Éloi, nommé jadis par des lèvres en fleur,
Avait fui les cités où grondait la rumeur,
Lui dont les doigts fiévreux, sculptant l’argile obscure,
N’avaient su captiver que l’écho de l’injure.
Sous le soleil de plomb, bourreau aux doigts de braise,
Il traînait son espoir, fantôme qui le baise,
Et cherchait dans le sable, éphémère parchemin,
Les traits d’un souvenir, fragile pélerin.
Un matin, l’horizon teinté de pourpre morte,
Il vit dans les mirages où la soif l’emporte,
Une enfant aux yeux verts, spectre de ses vingt ans,
Dont le rire cristal hantait ses pas pesants.
« Amélie ! » cria-t-il, voix rauque et brisée,
Mais l’ombre s’évapora, chimère épuisée,
Laissant dans son sillage un murmure ancien :
« Souviens-toi du jardin où naquit ton chagrin… »
***
En ces jours oubliés, quand l’aube était tendresse,
L’enfant aux cheveux d’or, couronné de détresse,
Cachait sous les tilleuls ses toiles de vaincu,
Craignant le noir regard d’un père irrémédié.
« À quoi sert, disait-il, cette folle manie ?
Le monde est un combat, non un rêve infini !
Jette ces couleurs folles qui souillent notre nom,
Et marche où tes aïeux ont tracé leur sillon ! »
Mais la mère, muette en sa douleur austère,
Cousait l’étoffe usée aux lueurs de la terre,
Tandis qu’Amélie, ange aux ailes de satin,
Posait pour des portraits qui naissaient de ses mains.
« Vois, Éloi ! disait-elle avec des mots de miel,
Ton pinceau est un phare allumé sur le ciel.
Peins-moi cette nuée en robe de nacarat,
Et ces lys que le vent balance comme un carat ! »
Hélas ! Un soir d’automne où les feuilles tombèrent,
Les rires se glacèrent, les portes se fermèrent.
Le père, brandissant un portrait déchiré,
Hurla : « Maudit soit l’art qui rend l’homme effaré ! »
Au fond d’un grenier froid, sous les toiles d’araignée,
L’enfant serra son cœur en lambeaux de poignées,
Et jura, pleurant l’or de ses illusions,
De quitter à jamais ces murs de trahison.
***
Les années ont passé, roulant leur cours sévère,
Emportant sur leur sein les espoirs de la terre.
Éloi, peintre maudit, vagabond sans foyer,
Errait de ville en ville, amer et foudroyé.
Un jour, las des regards qui mordaient ses toiles tristes,
Il partit vers le sud où les sables existent,
Cherchant dans l’infini, miroir de son ennui,
L’absolu qui toujours fuyait devant lui.
Mais le désert, cruel en sa beauté stérile,
Lui renvoya l’écho de son propre exil,
Et chaque grain de sable, atome de mémoire,
Racontait un chagrin, une déchirure noire.
« Amélie, ô ma sœur par les pinceaux unie,
Pourquoi m’as-tu laissé seul au seuil de la vie ?
Tes yeux sont-ils ouverts sur quelque autre univers,
Où l’art n’est pas un crime, où les cœurs sont ouverts ? »
Nul ne répondit, hormis le vent qui gémit,
Souffle impitoyable où le passé frémit,
Et l’homme, s’agenouillant dans la fournaise,
Grava sur un rocher l’ultime parenthèse :
« Passant, si ton regard devine sous ces lignes
L’amour qui ne put croître en ces terres malignes,
Sache qu’ici mourut un enfant trop sensible,
Étouffé par le poids d’un monde incompréhensible. »
***
La nuit tomba, drap noir constellé de mystère,
Tandis que s’élevait une plainte étrangère.
Amélie apparut, diaphane et sans voix,
Vêtue du même azur qu’aux matins d’autrefois.
« Frère, viens ! murmura-t-elle en tendant la main pâle,
Là-bas, au delà des larmes et du scandale,
Un jardin nous attend où les couleurs dansent,
Où chaque coup de pinceau est une romance. »
Éloi, les yeux brûlés par les larmes de sel,
Sentit fondre son corps en poussière de ciel,
Et son âme, légère en quittant son suaire,
S’envola vers les champs où l’art est prière.
Au matin, les vautours, troupeau sinistre et lent,
Ne trouvèrent qu’un sac vide, froissé, sanglant,
Et le rocher gravé, seul témoin du drame,
Qui pleurait en silence les strophes de l’âme.
***
Maintenant, quand la lune argente les dunes folles,
On dit qu’un couple erre enlacé sous les pollens,
Lui, portant une palette aux teintes d’arc-en-ciel,
Elle, cueillant des lys pour orner son pinceau.
Mais les sages du cru, secouant leurs fronts gris,
Ricanent : « Quelques mots sur un rocher écrits
Ne changeront jamais le destin de la terre.
L’art est un leurre vain, une enfantine guerre. »
Pourtant, parfois, un enfant au regard de feu,
S’arrête et sent grandir en lui un ciel bleu,
Et croit voir, dans les plis du vent qui le caresse,
Deux ombres danser parmi les grains de tendresse…
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