Le Voyageur et l’Éphémère
Un homme, las du monde et de ses vaines haines,
S’enfonça, pas à pas, dans l’ombre aux doigts velus.
Le temps, ce vieux larron, semblait s’être perdu
Entre les troncs noueux, gardiens de mystères,
Où dansent, l’œil mi-clos, les lucioles amères.
Son manteau, déchiré par les ronces du sort,
Traînait comme un remords aux confins de la mort.
Il cherchait, disait-il, un repos éphémère
Loin des jours asservis au joug de la matière.
Mais la forêt, cruelle en ses détours changeants,
Ourdissait dans la brume un piège diligent.
Soudain, entre les fûts où la nuit prend racine,
Une lueur trembla, fragile et cristalline :
C’était elle, apparue en robe de clarté,
Spectre aux cheveux d’argent que le vent a sculpté.
Ses yeux, deux lacs obscurs où nageait la détresse,
Fixèrent le voyageur d’une muette ivresse.
« Qui donc es-tu, dit-il, ô passante des songes,
Toi qui hantes ces lieux où même l’ombre plonge ?
— Je suis celle qu’on pleure au détour du chemin,
L’écho des sanglots vieux ensevelis demain.
Mon nom s’efface au creux des mémoires fanées,
Ma chair n’est qu’un miroir brisé de destinées. »
Il frémit, car sa voix avait le son des sources
Où se noient les regrets et leurs sombres ressources.
Pourtant, il la suivit à travers les halliers,
Là où les souvenirs, en essaims familiers,
Bourdonnent autour d’eux comme abeilles blessées,
Portant jusqu’à leur cœur des pollens de pensées.
Elle lui montra, lentement, d’un geste las,
Une clairière pâle où dormaient des lilas
Dont chaque pétale était une larme ancienne :
« Vois, c’est ici le deuil de tout ce qui fut mien.
Ces fleurs sont nées du sel de mes adieux sans trêve,
Et leur parfum est celui du bonheur qui s’achève. »
Le voyageur, ému, saisit sa main spectral
Qui fondit dans sa paume en brume matinale.
« Pourquoi fuis-tu ma touché, ô fragile lueur ?
— Le temps m’a condamnée à n’être qu’une sœur
Des brumes que le jour dissout dans son baptême.
Je ne suis qu’un soupir volé au néant même. »
Ils errèrent trois nuits, trois jours sans lendemain,
À l’heure où l’univers retient son propre haleine.
Elle lui conta, d’une voix de feuille morte,
Les automnes vécus aux frontières de morte,
Les printemps refusés par les cieux implacables,
Et l’éternel hiver de ses désirs coupables.
« J’aimais un cœur de chair, ardent et généreux,
Mais les ans, ces serpents aux replis ténébreux,
Ont rongé ses serments, ses fièvres, ses faiblesses,
Et changé son amour en gerbe de détresses.
Depuis, je marche ici, ombre parmi les ombres,
À jamais séparée des vivants que tu nombres. »
Lui, brûlé par ces mots, lui jura d’un ton grave :
« Je briserai pour toi les lois que le temps grave.
— Non, dit-elle, écoute : chaque pas que tu fais
Creuse ton propre gouffre et scelle ton arrêt.
Fuis avant que le piège, amoureux de sa proie,
Ne fasse de ton sang une offrande à la joie. »
Mais il resta, captif de ses yeux infinis,
Où dansait la douceur des bonheurs bannis.
Ils bâtirent un rêve en ces bois solitaires,
Un palais de rosée aux fragiles mystères,
Où chaque instant brillait, pur et démesuré,
Comme un astre volé au ciel éploré.
Hélas ! Un soir d’orage où les branches criaient,
La forêt tout entière en ses veines priait.
Elle lui dit, unissant ses lèvres à son âme :
« L’heure vient où le sort exige que je clame
L’adieu que j’ai tué cent fois dans mes sanglots.
Regarde : même l’ombre abandonne les os. »
Et tandis qu’elle parlait, son corps diaphane
Se mit à s’effilocher comme laine insane.
« Vois comme je m’en vais, goutte à goutte, ailleurs…
Le temps, ce vieux vainqueur, reprend tous ses leurres.
Souviens-toi de nos nuits, de nos rires sans glace,
Et porte à l’avenir cette ultime menace :
Aimer, c’est accepter que tout nous soit ravi.
Le bonheur n’est qu’un leurre à peine entrevi.
Pars maintenant, va-t’en, laisse-moi disparaître.
Mon souffle n’est déjà plus qu’un vent à renaître. »
Il voulut la saisir, mais ses doigts ne tinrent
Que des lambeaux de brume où ses pleurs se firent.
La clairière n’était plus qu’un cercle de silence,
Où gisaient, dévorés par la nuit violente,
Les lilas desséchés, leurs parfums envolés,
Et l’écho de son nom, cent fois répercuté.
Depuis, on dit qu’il erre, hagard, sous les yeuses,
Appelant en vain celle que les dieux jaloux
Ont changée en poussière, en murmure, en rouille,
Tandis que le bois rôde, immense sentinelle,
Gardien obstiné d’une histoire immortelle
Où chaque feuille morte est un amour qui part.
Et quand la lune verse aux futaies son regard,
On entend sangloter, entre deux avalanches
De vent, la voix qui pleure aux lisières blanches :
« Je suis l’heure qui fuit, l’instant qui ne revient,
Le grain de sable éteint au creux de ton vieux rien.
Aime, mais n’oublie pas que la fin est écrite
Dans le livre de cendre où le destin s’abrite. »
Ainsi va la légende, et les nuits de novembre,
Quand gronde l’univers comme un cœur qui se serre,
Les voyageurs perdus y voient, entre les troncs,
Deux silhouettes d’ombre enlacées aux horizons,
L’une qui tend les bras vers l’autre qui recule,
Éternel mouvement d’un amour qui circule
Entre le oui des lèvres et le non du destin,
Jusqu’à ce que s’éteigne, en un dernier éteign,
Le soupir qui les lie aux rives du néant.
Et le bois, impassible, où tout amour se fane,
Continue de chanter cette marche profane
Où l’homme et l’éphémère ont scellé leur tourment.
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