Les Ombres de Mémoire
Un village se meurt sous les brumes d’automne.
Les murs lépreux des maisons, de mousse couronnés,
Gardent en leurs éclats les soupirs de Personne.
Là vit un vieil ermite aux cheveux de givre,
Nomade du passé que le présent délaisse.
Son cœur, lourd de secrets que nul ne peut poursuivre,
Bat au rythme des nuits que la lune caresse.
Il erre chaque soir le long des ruelles mortes,
Où jadis résonnaient les rires éclatants.
Les pavés, aujourd’hui, sont des stèles peu courtoises,
Témoins silencieux des printemps partis lent.
Un nom tremble en son âme, doux fantôme obstiné :
Éloïse… Ce prénom, tel un cristal fragile,
Scintille dans les plis de son être ruiné,
Comme un feu follet danse au bord d’un marais vil.
Soixante ans ont passé depuis le dernier adieu,
Depuis que le destin, jaloux de leur tendresse,
Avait scellé leurs vies dans un livre oublieux,
Lui volant son étoile, à lui volant sa caresse.
Elle était l’aube pure en ce bourg endormi,
Lui, le gardien rêveur des fontaines anciennes.
Leurs regards se croisaient en un silence ami,
Mais les lois des humains sont d’étranges gardiennes.
Un père orgueilleux avait brisé leur serment,
Mariant sa colombe à quelque ombre puissante.
Le jeune homme éploré, tel un roseau fumant,
Avait fui vers les monts où sa peine s’accroît.
Les ans ont dévoré jeunesse et espérances,
Transformant en ruisseau ce qui fut un torrent.
Revenu en ces lieux après maintes errances,
Il n’y trouva que cendre et vent sur le cadran.
Depuis, il guette au seuil des portes défuntes,
L’écho d’un pas léger qui ne viendra jamais.
Il parle aux hirondelles et aux vieilles statues,
Leur contant à mi-voix ses regrets incomplets.
Un soir où les corbeaux hantaient les clochers vides,
Il crut voir une forme en robe d’autrefois.
Dans la brume dansait un spectre au teint livide,
Portant autour du cou la croix qu’il reconnut.
« Éloïse ! » Son cri fendit la nuit épaisse,
Mais l’apparition s’enfuit comme un rêve amer.
Seul persista dans l’air un parfum de jeunesse,
Celui des lys fanés qu’elle aimait à porter.
Dès lors, chaque nuit noire le voit, pèlerin pâle,
Arpenter le chemin qui mène au cimetière.
Il s’assoit près d’une pierre où rien ne s’étale,
Murmurant des aveux que la terre altière.
« O compagnon des morts, ô gardien du néant,
Dis-moi donc où repose à présent ma lumière.
Je voudrais déposer sur son linceul béant
Ces violettes bleues cueillies en l’orrière. »
Le vent répond parfois par des gémissements,
Caressant les cyprès penchés comme des vierges.
Une chouette ulule, et dans ses clapotis,
On dirait qu’une voix fredonne un vieux cantique.
Un matin d’hiver, alors que la neige lasse
Étouffait jusqu’au bruit des cloches du hameau,
On le trouva gisant près de la tombe basse,
Serrant contre son cœur un médaillon de peau.
Ses doigts raidis tenaient un feuillet jauni,
Où tremblait encre pâle un poème inachevé :
« Je t’aimai comme on aime les étoiles lointaines,
D’une ardeur sans espoir, mais au feu réservé.
Nos vies furent deux fleurs que l’on planta trop tard,
L’une au nord, l’autre au sud, dans un jardin morose.
La mort seule aujourd’hui peut briser ce rempart…
J’arrive, ma douce ombre, à notre dernier pause. »
Le village entier pleura cet homme étrange,
Sans comprendre qu’en lui s’éteignait leur histoire.
On l’enterra là où finissent les anges,
Sous un ciel de plomb qui ignorait sa gloire.
Depuis, quand vient novembre et son cortège sombre,
Deux spectres parfois flottent près du puits tari.
Leurs mains presque jointes dansent avec les ombres,
Enlacés pour toujours dans l’éternel oubli.
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