L’Écho des Absences
Se dresse un temple ancien, spectre découronné,
Ses colonnes de marbre éventrées par les ronces,
Ses dieux muets rongés de lichens et de honte.
Là, chaque pierre exhale un murmure fané,
Comme un sanglot captif dans les plis de l’automne.
Un vieillard y chemine, ombre parmi les ombres,
Ses pas traînant le poids des siècles inconsolés.
Son manteau, lambeau lourd de brume et de novembre,
Frôle les dalles froides où gît l’écho des anges.
Il palpe les murs nus, creuse de ses doigts tremblants
Les stèles effacées, alphabets de néant.
Soudain, sous un amas de feuillages moribonds,
Une boîte de buis, pâle relique offerte,
Se révèle à lui comme un visage en pleurs.
Il soulève le couvercle, lentement, très lentement,
Et dans la pénombre éclôt un parchemin jauni,
Ployé par les dédales d’une encre qui s’étiole.
« Ô toi qui liras ces mots que le vent portera,
Si ton cœur reconnaît l’empreinte de ma main,
Sache que je partis sans adieu, sans combat,
Chassé par les serments d’un roi trop prompt à l’aube.
Mon exil fut un puits où les étoiles tombent,
Et chaque nuit, je bois leur lumière en secret. »
Le vieillard chancelle. Les syllabes dansent,
Telles des lucioles prises au piège du givre.
Sa mémoire dévide un fil de soie ancienne :
Il revoit le départ, les chevaux éperdus,
Les portes de la cité claquantes comme un blasphème,
Et l’enfant qu’il fut, agrippé aux rideaux de l’aube.
« Le temple où nous jurâmes, sous les cyprès tremblants,
N’est plus qu’un souvenir que la cendre habite.
Je t’écris cette lettre au fond de l’océan,
Là où les naufragés dansent avec les algues.
Ne cherche pas mes traces dans les miroirs brisés :
L’exil est un mirage où tout reflet se meurt. »
L’air se charge de brume. Les murs semblent gémir,
Comme si les fantômes, éveillés par ces lignes,
Tentaient d’arracher leur nom aux limbes de l’oubli.
Le vieillard s’assied, frêle esquif sur les décombres,
Et reprend sa lecture, voix nouée à la pierre :
« Les saisons ont passé, lentes comme des funérailles.
J’ai gardé dans ma poche un morceau de ton rire,
Un pétale de voix qui jamais ne se fane.
Mais le chemin du retour est un songe qui ment,
Une rivière en feu que nul ne peut traverser.
Quand tu trouveras ces mots, je serai poussière,
Cendre confondue aux lèvres de l’horizon. »
Un crissement se lève, froissement d’ailes sèches :
Une feuille morte tombe sur le parchemin.
Le vieillard la soulève, doigt brûlé par les ans,
Et découvre, caché, un second feuillet.
L’écriture, plus pâle, y dessine un sanglot :
« Pardonne-moi, mon frère, d’avoir survécu.
Ils m’ont dit ton trépas au matin des vendanges,
Quand le raisin rougit sous les cris des corbeaux.
J’ai couru vers le port, mais les vagues étaient closes,
Scellées par le destin comme un linceul de sel.
Depuis, je vis en moi comme en un caveau vide,
Et je porte ton nom comme un boulet d’hiver.
Ce temple où tu te tiens, je l’ai bâti de rage,
Pierre après pierre, avec les débris de mes nuits.
Chaque colonne est un mot que je n’ai pas pu dire,
Chaque fresque, un adieu étouffé dans la chaux.
Vois-tu, dans les fissures, nos visages qui pleurent ?
L’exil n’est qu’un prétexte à l’éternel silence. »
Le vent tourne. La lune perce les nuages froids,
Et jette sur les murs un linceul de lumière.
Le vieillard serre le texte contre ses paupières,
Comme pour s’imprégner des pleurs cristallisés.
Il murmure un prénom que les échos répètent,
De pilier en pilier, jusqu’au seuil des enfers.
« Frère… » Sa voix se brise en mille éclats de verre.
Le temple tout entier semble retenir son souffle.
Les ombres s’amoncellent, drap mortuaire lourd,
Et dans un dernier souffle, il tombe à genoux,
Lettres éparpillées comme feuilles mortes,
Visage pressé contre le sol qui ne répond pas.
L’aube vient, indolente, effleurer les décombres.
Rien ne reste, sinon un manteau oublié,
Un parchemin froissé mangé par les rosées,
Et le temple qui veille, gardien des vaines traces.
Quelque part, un corbeau ricane dans les branches :
L’exil n’a pas de fin, seulement des commencements.
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