Certains objets gardent mieux que nous la chaleur d’une présence. Ce poème approche un tablier bleu suspendu dans une cuisine silencieuse, comme si le tissu savait encore protéger, consoler, transmettre la force simple de continuer.
Au clou de la cuisine ancienne,
le tablier bleu tient debout,
avec ses poches de farine
et son ourlet chargé de jours.
Personne ne noue plus ses cordes,
pourtant il garde un tour de taille,
une manière de s’ouvrir
quand le matin demande grâce.
Je vois des mains dans son silence :
elles rincent la peine au lavabo,
coupent le pain sans faire de bruit,
réparent le monde par miettes.
Dans la poche gauche, un bouton dort,
dans l’autre, une épingle oubliée ;
petites lunes domestiques
qui veillent sur nos soirs défaits.
Le tissu n’a rien d’un drapeau,
il ne promet aucune victoire ;
il dit seulement : reste encore,
la soupe peut reprendre cœur.
Je pose ma joue contre sa trame,
et l’absence devient moins froide ;
elle a l’odeur claire du linge
qu’on plie pour ne pas tomber.
Alors je noue le tablier bleu,
non pour remplacer la tendresse,
mais pour apprendre de ses gestes
à tenir debout doucement.
Une fenêtre allume la table,
un bol attend, le jour revient ;
dans chaque chose que l’on prépare,
quelqu’un nous aime encore un peu.
