Il arrive qu’un poids devienne si familier qu’on le confonde avec sa propre main. Ce poème suit un geste presque invisible : déposer enfin ce qui a trop longtemps accompagné le cœur, et laisser la paix revenir sans bruit.
Dans la doublure du manteau,
je gardais une pierre blanche,
petite comme un mot tu,
lourde comme une année entière.
Elle cognait contre mes pas
quand je traversais les dimanches,
quand la ville ouvrait ses vitrines
et que mon cœur restait fermé.
Je lui avais donné ton nom,
puis le mien,
puis plus rien qu’un silence
poli par mes doigts fatigués.
Ce matin, près d’une barrière,
l’herbe tremblait sans me juger.
J’ai sorti la pierre de l’ombre
comme on sort une lampe éteinte.
Je l’ai posée sur la terre,
non pour oublier,
mais pour cesser d’apprendre
la forme exacte de ma peine.
Alors le vent est passé simple,
avec son souffle de drap propre ;
il n’a rien promis,
il a seulement laissé de la place.
Mes mains, soudain, furent deux rives
où pouvait revenir le jour.
Je n’avais pas gagné le monde,
j’avais rendu son poids au monde.
Et dans ma poche devenue légère,
un peu d’air marchait avec moi,
comme une paix encore timide
qui savait déjà mon adresse.
