Il est des amours que l’on ne guérit pas par oubli, mais par métamorphose. Ce poème demeure sur une grève d’hiver, à l’heure bleue, lorsqu’une lettre jamais envoyée devient moins un adieu qu’une façon plus juste de continuer à vivre avec la douceur intacte de ce qui fut aimé.
La mer portait ce soir sa robe la plus pauvre,
un bleu de cendre et de silence fin,
et j’avançais vers elle avec, dans la poche intérieure,
le pli d’une lettre plus fidèle que ma main.
Je l’avais commencée dans un hiver d’absence,
sur une table où le jour tombait trop tôt,
avec ce nom blessé qui cherche encore sa lampe
lorsqu’il n’ose plus croire au retour des oiseaux.
J’y disais peu de chose: une tasse oubliée,
la patience du pain près d’un fruit entamé,
l’odeur de ton manteau dans l’escalier du soir,
et mon cœur demeuré là où tu l’avais laissé.
Longtemps j’avais pensé remettre cette page
à la bouche de l’eau pour qu’elle en fasse sel,
comme si perdre au loin l’encre d’une tendresse
pouvait rendre le deuil plus simple, plus réel.
Mais la vague, en venant jusqu’au bord de mes bottes,
n’emporta rien du tout; elle écouta seulement.
J’y lus soudain ceci, que la nuit me soufflait:
l’amour n’est pas fini parce qu’il change de vent.
Alors je n’ai pas pris le parti de détruire.
J’ai replié la feuille avec un soin plus doux,
comme on ferme une porte en laissant dans la chambre
une place à la paix pour respirer chez nous.
La mer gardait devant moi son immense réserve,
et pourtant je sentais qu’elle approuvait ce choix:
il est des renoncements qui sauvent davantage
que le geste brutal de tout jeter sur place.
