Il existe des amitiés que les années ne détruisent pas: elles les recouvrent seulement d’un peu de poussière, d’habitudes étrangères, de silences trop longs. Ce poème revient vers l’une de ces fidélités cachées, au moment précis où deux êtres se retrouvent sur un vieux pont et comprennent que leur voix n’avait jamais tout à fait quitté le monde.
Le soir posait du cuivre au bord de la rivière,
et le vieux pont, avec ses pierres patientes,
gardait sous ses arches un reste de chaleur,
comme un pain de mémoire oublié dans la lumière.
Tu venais du côté des années refermées,
des villes qui changent le timbre des saisons,
des jours où l’on remet à plus tard ce qu’on aime
jusqu’à croire perdue la route des prénoms.
Je venais, moi aussi, d’un pays de réserve,
avec des mots usés de n’avoir pas servi,
des gestes arrêtés sur le bord de la lettre,
et cette humble douleur de n’avoir rien repris.
Entre nous, le silence avançait sans menace.
Il n’était plus ce mur qui tenait les vivants,
mais une eau lente et claire où les fautes anciennes
pouvaient perdre leur poids sans perdre leur contour.
Alors tu m’as souri comme on rouvre une chambre,
sans fracas, sans reproche, avec cette pudeur
qu’ont les liens demeurés fidèles dans l’absence
et qui savent encor reconnaître leur cœur.
Le pont gardait nos voix depuis toutes ces années.
Elles dormaient peut-être entre la mousse et le vent,
prêtes à revenir dès qu’une paix suffisante
oserait remettre en nous sa lampe doucement.
Nous n’avons pas parlé comme parlent les fêtes.
Quelques phrases ont suffi, graves et déliées.
Mais chacune portait cette force très rare:
le droit de revenir sans devoir s’excuser.
Je compris que l’amitié ne demande pas l’éclat,
seulement un endroit où déposer sa vérité. Elle peut traverser les saisons les plus rudes et revenir avec une simplicité qui console. Comme dans Après le dernier train, certaines présences semblent d’abord manquer le monde, puis elles réapparaissent au moment juste.
