Jorge Luis Borges, auteur emblématique du XXᵉ siècle, nous invite à une expérience poétique fascinante dans ‘L’Avènement’. Ce poème, extrait de son recueil ‘L’Or des Tigres’, évoque la connexion entre l’homme et la nature à travers un récit onirique où les bisons deviennent des figures centrales. Son écriture riche et symbolique permet de réfléchir sur la mémoire et la peur face à l’inconnu, un thème universel toujours d’actualité.
J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu. L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve. Des spectres d’animaux traînant des dards brisés ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant je pressentais une faveur : telle promesse tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne, ou peut-être l’amour, une pierre magique… J’avais reçu cela, j’en suis sûr, puis je l’ai perdu. Mon souvenir rongé de millénaires ne garde que cette nuit-là, que son matin. J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur. Soudain j’entends la sourde voix interminable d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout, mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent. Je cours à la crevasse au fond de la caverne et je les vois alors, braise rousse, les cornes cruelles, l’échine montueuse, le poil noir comme l’œil lugubre aux aguets. Ils étaient des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres, mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom. J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas au monde avant de voir les bisons de l’aurore. Je ne permis à personne de profaner ce flot pesant de bestialité divine, d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence. Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe, l’ocre et le vermillon traceraient leur image. Ils furent dieux par la prière et les victimes. Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira. Innombrables furent mes formes et mes morts. Extrait de: 1976, L’Or des Tigres, traduit de l’espagnol par Nestor Ibarra, (Gallimard)
Ainsi, ‘L’Avènement’ de Borges est une invitation à explorer non seulement la richesse des souvenirs perdus, mais aussi notre relation profonde avec la nature et les créatures qui l’habitent. N’hésitez pas à découvrir d’autres œuvres de cet auteur magistral et à partager vos impressions.
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